Chère
C'est à la veille de la semaine Sainte
que tu es partie et
tout au long de cette semaine
il n'est pas un jour où ton image,
ton souvenir ne me soient pas revenus.
D'abord à la messe Chrismale
où
Monseigneur Dubost,
après avoir excusé l'absence
d'Adriano
et dédié la messe à ton intention,
faisait remarquer que comme épouse,
tu avais dit
OUI avec Adriano
lors de son ordination diaconale.
Mercredi nous te disions : A Dieu et jeudi
nous te retrouvions autour de la table de Jésus,
mais aussi avec partage et l'humble service
auprès de plus petits.
Après le terrible Vendredi où la souffrance,
l'appel de Jésus à son Père et à sa mort,
ne pouvaient nous laisser indifférents à ton souvenir;
dés le samedi soir, nous commémorions
Sa Résurrection, fondement de ta Foi,
fondement de notre Foi.
Mercredi, en déposant au pied de l'autel
cette corbeille remplie d'intentions, de prières
et de remerciements, je remarquais tous ces prêtres,
tous ces diacres dans une église recueillie
et trop petite pour contenir tous ceux
qui voulaient t'accompagner, chrétiens, juifs,
musulmans et tant d'autres
à qui tu avais fait un signe, un jour.
Oui, toutes ces personnes, de tous les horizons:
religieux, interreligieux, sociaux, familiaux,
politiques et d'ailleurs, venaient prier ou
simplement te dire merci.
Comme dans un kaléidoscope nous
ne connaissions qu'une partie de ton activité
débordante et diverse, où tu ne faisais rien
à moitié, rebondissant d'actions en actions,
pour écouter, entrainer, aider, soulager, accueillir,...
mais aussi apprendre, lire, rencontrer,
pour enrichir
et rendre plus efficaces tes démarches.
Agnès,
Qui n'apprenait avec toi ?
Qui n'était pas apaisé, encouragé et accompagné ?
Qui n'a pas reçu de toi ?
Depuis que tu as fondé en Charente, il y a presque
40 ans , la deuxième communauté de l'Arche en France,
comme nous l'a rappelé Jean Vanier,
jusqu'à ces dernières actions où tu donnais tout de
toi-même, où pouvais-tu donc aller chercher toute
cette énergie si ce n'est au fond de ta Foi,
auprès du Seigneur ?
Souvent tu lançais de nouvelles idées, de
nouvelles actions et, avec dynamisme, tu les
mettais en oeuvre, les accompagnais jusqu'à les
confier à d'autres...n'est pas cela envoyer
en mission ? Comme le Rabbin Philippe Haddad
nous l'a si merveilleusement dit,
tu cherchais à rapprocher la Terre du Ciel,
la réalité de l'idéal, distribuer l'harmonie et
la Paix sur cette terre par ta présence, ta vie,
la rencontre des autres, avec ta générosité,
ton altruisme et ton Amour.
Tu allumais tant de ces petites bougies d'Amour,
que nous n'avons peut-être pas fini d'en découvrir!..
Partie, nous savons que tu veilleras à ce que
toutes ces lampes restent allumées
et que tu nous aideras, avec Adriano,
à reprendre le flambeau, maintenir et
entretenir ce que tu as initialisé
et déposé dans nos mains, dans nos coeurs.
Maintenant plus proche du Seigneur,
demande lui une attention particulière pour ta famille
et tous ceux qui souffrent de ton départ.
Pardon, humble Agnès, tu n'aurais pas voulu
que l'on parle de toi dans ces colonnes des
"Passerelles de l'Yvette". Tu n'aimais pas la
publicité et le remue-ménage mais
comment faire alors que beaucoup d'entre-nous,
des amis, des frères, avons été marqués par toi.
Comme accrochés aux branches d'un olivier
nous sommes quelques-uns des fruits de ton Amour.
Merci Agnès. Raoul
Au commencement Dieu
Le ciel, dans l'hébreu des prophètes se dit chamayim
La terre, dans l'hébreu des prophètes se dit érets
Le ciel, chamayim, c'est l'idéal, chamayim se décompose en ech - mayim, en "feu" et "eau",
entre passion et raison, entre fougue et tempérance;
le ciel, c’est harmonie des contraires
qui ne se déclarent plus la guerre, qui ne refusent pas la différence de l'autre,
mais qui vivent dans la paix, dans le chalom.
La terre, érets, c'est la réalité, érets, littéralement le lieu où l'homme court :
il court pour manger, il court pour vivre,
il court pour conquérir;
mais certains,
certaines courent aussi pour établir la paix des cœurs.
Le ciel et la terre, tension entre idéal et réalité, et l'homme comme une échelle,
semblable au patriarche Jacob qui rêve d'unir le ciel et la terre, de l’impatience de l’unité.
Comment vivre dans la patience, quand tout dans le monde nous appelle à l'impatience
d'une restauration des valeurs émiettées ?
Quelle science pour la patience ?
Agnès avait trouvé la réponse, sa réponse,
et sa présence pudique et déterminée nous révélait un chemin :
aider les autres à être patients, aider les autres en rencontrant les autres,
en apprenant à être présent et absent.
Comment vivre cette tension vers la paix ?
Comment accepter un monde si imparfait, si plein de souffrances, si plein d'épreuves,
si plein de guerres, si plein de haine ? Comment distiller au quotidien la dose de foi,
la dose de générosité, la dose d'amour qui fera basculer le monde du côté du bien.
La tradition d'Israël parle des 36 justes piliers le monde.
On ne sait pas qui sont ces justes ?
Les justes eux-mêmes ne le savent pas.
On les devine par la trace de leur générosité, par leur écoute attentive.
Le juste est si fragile, son amour est sa force et sa faiblesse.
Agnès est partie, sa fragilité était à la hauteur de sa générosité, de son altruisme, de son amour.
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Créa le ciel et la terre
La Torah nous parle de deux premiers fils d’Aaron - le frère de Moïse -
l’un se nommait Nadav et l’autre Avihou,
deux fils au nom évocateur:
Nadav : "Il donne",
Avihou : "c'est mon père".
Nous pensons à Agnès !
Agnès a toujours donné au nom du père, sans doute en imitation du fils,
de celui qui assume d'être fils authentique ; et assumer d'être fils, c'est assumer d'être frère,
d'être sœur, même si le frère se nomme Caïn,
mais on ne choisit pas son frère, ni ses parents, ni le monde dans lequel on vit.
On vit de son mieux sa fraternité, sa parentalité.
Les fils d'Aaron ont approché un « feu étranger », ech zara.
Le feu et l'eau ne sont plus en équilibre,
trop de feu, trop de passion, trop de consommation, trop de consumation.
Nous n'avons pas entendu le crépitement des flammes,
nous avons pas vu le rougeoiement de la combustion.
Agnès restait pareille à elle-même.
L'amour dévore de l'intérieur, comme le chante le Cantique des cantiques,
et « un feu sorti de devant l'Eternel et consuma les fils d'Aaron ».
Agnès a été consumée par son feu intérieur, par son amour pour Dieu et pour son prochain.
Elle vivait la leçon de Jésus dans ses entrailles.
Quand Aaron a commencé à pleurer, Moïse l’a consolé en lui disant :
« Je pensais que toi et moi étions proches de Dieu, mais tes fils étaient encore plus proches. »
Nous aurions tant voulu qu’Agnès restât sur terre, qu’elle nous parle
et nous interroge de sa voix douce, qu’elle opte pour érets plutôt que pour chamayim.
Nous aurions tant voulu qu’elle nous ouvre un peu son cœur, mais elle a tout gardé en elle.
Le Talmud enseigne : « les justes sont appelés vivants même dans leur mort ».
Agnès continue de vivre, dans un ailleurs de paix.
Elle vivra dans notre cœur pour que nous continuions sur le chemin
qu’elle avait commencé à tracer.
Que son âme lumineuse repose dans la paix de Dieu !
Philippe Haddad
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